lundi 27 juillet 2026

Les noms qui ont fait l’histoire de la reliure : Otto Dorfner, un relieur au cœur de la modernité européenne.




 

Quand le livre change de lignes

Au début du XXᵉ siècle, l’Europe artistique traverse une période d’invention intense. Les formes changent. L’architecture, le mobilier, la typographie, les affiches et les objets du quotidien cherchent une nouvelle simplicité. La reliure, elle aussi, participe à ce mouvement.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Otto Dorfner, relieur allemand né en 1885. Son nom est lié à Weimar, ville importante dans l’histoire des arts appliqués. Il y travaille, enseigne, et évolue dans un environnement marqué par les recherches modernes qui mèneront notamment au Bauhaus.

Dorfner appartient à cette génération d’artisans pour qui la reliure ne doit pas seulement protéger le livre. Elle doit aussi lui donner une forme juste, claire, adaptée à son époque.

Son travail se distingue par une grande sobriété. Là où certaines reliures du XIXᵉ siècle multipliaient les ornements, les fleurs, les fers et les décors abondants, Dorfner cherche plutôt l’équilibre. Ses couvertures jouent avec les lignes, les proportions, les couleurs et la structure du volume. On parle parfois, à propos de son travail, d’un style de ligne.

Cette expression résume bien son apport.
Chez lui, la reliure devient presque une architecture. Les filets, les découpes, les rapports de couleurs et les surfaces ne sont pas de simples ornements : ils organisent la couverture. Le décor n’est plus ajouté au livre comme une parure extérieure. Il semble naître de sa construction même.

Ce lien avec l’esprit du Bauhaus est important, mais il faut le comprendre simplement. Le Bauhaus ne concernait pas seulement les bâtiments ou les meubles. Il cherchait à rapprocher l’art, l’artisanat et la vie quotidienne. Dans cette perspective, un livre relié pouvait lui aussi devenir un objet moderne : utile, solide, lisible, mais aussi graphiquement pensé.

Otto Dorfner montre ainsi que la modernité ne consiste pas forcément à rompre brutalement avec le métier. Elle peut aussi naître d’un déplacement plus discret : alléger le décor, renforcer la ligne, faire dialoguer la main de l’artisan avec une pensée plus graphique.

Son œuvre est moins connue du grand public que celle de certains relieurs français, mais elle occupe une place singulière dans l’histoire européenne de la reliure. Elle rappelle que le livre a changé avec son temps, jusque dans sa couverture, son dos, ses plats et son rythme visuel.

Avec Dorfner, le livre ne perd pas son âme artisanale.
Il gagne une nouvelle tenue.

La reliure devient plus sobre, plus construite, plus moderne.
Et parfois, pour faire entrer le livre dans une époque nouvelle, il suffit simplement de changer ses lignes.


Références

  • Documentation biographique sur Otto Dorfner, relieur et enseignant à Weimar.
  • Sources patrimoniales autour de son atelier et de son lien avec l’environnement du Bauhaus.
  • Documentation sur la reliure moderne allemande et les arts appliqués européens du début du XXᵉ siècle.

vendredi 24 juillet 2026

Les grands illustrateurs : François-Louis Schmied, l’orfèvre du livre illustré

 






Là où Dulac donne souvent au livre une atmosphère de rêve, Schmied lui donne une présence presque précieuse. Chez lui, l’illustration ne vient pas seulement accompagner le texte. Elle participe à un ensemble complet, où la page, la couleur, la typographie, l’ornement et parfois même la reliure semblent pensés comme les éléments d’un même objet d’art.

Né à Genève en 1873, François-Louis Schmied devient l’une des grandes figures du livre illustré de luxe au début du XXᵉ siècle. Il fut à la fois peintre, graveur sur bois, imprimeur, éditeur et illustrateur, ce qui lui donne une place particulière parmi les artistes du livre. Il ne se contente pas de fournir des images : il conçoit le livre dans sa totalité.

Son art est profondément lié à la bibliophilie. Les livres de Schmied sont des ouvrages rares, souvent tirés à petit nombre, destinés à des amateurs capables d’apprécier la qualité du papier, la richesse des couleurs, la précision de la gravure et l’équilibre de la mise en page. Dans ses œuvres, le livre devient un espace décoratif complet, presque architectural.

Schmied est particulièrement associé à l’esthétique Art déco. La Bibliothèque nationale de France le présente comme l’une des figures importantes de cette esthétique appliquée au livre illustré luxueux et raffiné. Son Cantique des cantiques, publié en 1925, année de l’Exposition internationale des Arts décoratifs à Paris, est souvent considéré comme l’un de ses chefs-d’œuvre.

Ce qui frappe chez lui, c’est la maîtrise de la couleur. Ses compositions peuvent évoquer l’Orient, les récits antiques, les textes sacrés ou les grands mythes, mais toujours avec une rigueur décorative remarquable. Les aplats colorés, les rythmes géométriques, les silhouettes stylisées et les ornements donnent à ses pages une intensité très particulière.

Schmied n’est pas seulement un illustrateur au sens habituel du terme. Il est aussi un artisan de la page. Son travail de graveur sur bois lui permet de penser l’image dans son rapport direct à l’impression. Le dessin, la gravure, l’encrage, la couleur et la composition ne sont pas séparés : ils appartiennent à une même exigence.

Parmi ses grands travaux figurent notamment des éditions bibliophiliques liées à des textes majeurs. La BnF conserve par exemple une édition de L’Odyssée d’Homère, publiée entre 1930 et 1933, où François-Louis Schmied intervient comme illustrateur et décorateur, avec Théo Schmied à la gravure sur bois et Jean Saudé à la couleur au pochoir.

La comparaison avec Edmund Dulac est intéressante. Dulac ouvre des portes vers le conte, la féerie, le mystère et l’image rêvée. Schmied, lui, semble construire le livre comme un écrin. Son univers est moins flottant, plus architecturé. Il ne cherche pas seulement à faire rêver : il magnifie la page.

C’est sans doute ce qui rend son œuvre si précieuse dans l’histoire du livre. François-Louis Schmied rappelle que l’illustration peut devenir une véritable architecture visuelle. Entre la gravure, la couleur, l’ornement et la typographie, il fait du livre un objet total.

Avec lui, le livre illustré n’est plus seulement un support de lecture.
Il devient un lieu de beauté, de patience et de maîtrise.


Références

  • Bibliothèque nationale de France, présentation de Le Cantique des cantiques de François-Louis Schmied et Pierre Legrain.
  • BnF Fantasy, notice autour de L’Odyssée illustrée et décorée par François-Louis Schmied.
  • Marcilhac Galerie, biographie de François-Louis Schmied.
  • ArtDeco.org, article sur François-Louis Schmied comme maître du livre Art déco. 



lundi 20 juillet 2026

Les lieux insolites du savoir : quand les livres quittent les murs

 




On imagine souvent la bibliothèque comme un lieu fermé, silencieux, protégé par des murs. Pourtant, le livre aime parfois sortir.

Dans un jardin, sous un arbre, sur une place, au bord d’un chemin ou dans une simple boîte à livres, la lecture peut devenir une rencontre de plein air.

Les bibliothèques de plein air ont quelque chose de très simple et de très beau : elles rappellent que le savoir n’a pas toujours besoin d’un grand bâtiment pour circuler. Quelques étagères, un banc, un abri, parfois même une caisse bien protégée, peuvent suffire à créer un petit lieu de partage.

Ces lieux peuvent être réels, installés dans des parcs, des quartiers ou des villages. Ils peuvent aussi être rêvés : une bibliothèque sous une tonnelle, des livres à l’ombre d’un tilleul, des albums dans une cour d’école, des recueils de poésie près d’un jardin public.

Ce qui compte, ce n’est pas seulement le nombre de livres. C’est le geste : déposer, prendre, lire, remettre, transmettre.

Une bibliothèque de plein air invite à une autre relation au livre. On ne vient pas forcément avec un programme. On tombe sur un titre, une couverture, un auteur inconnu. Le hasard devient bibliothécaire.

Bien sûr, les livres dehors restent fragiles. Ils craignent l’humidité, le soleil, la pluie, les insectes et les manipulations trop brusques. Mais même modestes, ces lieux disent quelque chose d’essentiel : le livre est fait pour circuler.

Il peut vivre dans une grande bibliothèque patrimoniale.
Il peut dormir dans une reliure précieuse.
Mais il peut aussi attendre un lecteur, simplement, dans une boîte de bois au coin d’une rue.

Lire sous le ciel, c’est peut-être cela : rappeler que les livres appartiennent aussi aux chemins, aux jardins, aux rencontres et aux hasards heureux.

vendredi 17 juillet 2026

Pages perdues de l’histoire Le Rubaiyat d’Omar Khayyam, l’autre trésor perdu du Titanic



Personne n’ignore le destin du Titanic.

Mais qui connaît celui du légendaire Rubaiyat d’Omar Khayyam ?

Ce livre n’était pas un simple ouvrage de bibliothèque. Il s’agissait d’une édition luxueuse du Rubaiyat, célèbre recueil de quatrains attribués au poète persan Omar Khayyam, dans la traduction anglaise d’Edward FitzGerald. Au début du XXᵉ siècle, la maison de reliure londonienne Sangorski & Sutcliffe reçut la commande d’une reliure exceptionnelle, destinée à devenir l’une des plus somptueuses de son temps.

Fondée à Londres en 1901 par Francis Sangorski et George Sutcliffe, la maison Sangorski & Sutcliffe s’est imposée dans la reliure de luxe anglaise. Elle était particulièrement réputée pour ses reliures précieuses : cuirs raffinés, dorures, mosaïques de cuir, décors floraux, et parfois incrustations de pierres.

Pour le Rubaiyat, Francis Sangorski imagina une reliure presque fabuleuse. L’ouvrage, surnommé plus tard The Great Omar, portait notamment un décor de paons, des cuirs colorés, de l’or et de nombreuses pierres. Selon les récits consacrés à cette reliure, elle demanda environ deux ans de travail et fut pensée comme l’un des plus grands livres d’art de son époque.

Mais son destin fut tragique.

En 1912, le livre fut vendu à un acheteur américain et embarqué vers New York à bord du Titanic. Lorsque le paquebot sombra dans l’Atlantique, le Great Omar disparut avec lui. La reliure, conçue comme un joyau, repose toujours au fond de la mer.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais elle prit une tournure presque légendaire. Quelques semaines après le naufrage, Francis Sangorski mourut à son tour dans un accident de baignade. Plus tard, une seconde version du Great Omar fut réalisée par l’atelier, mais elle fut détruite à Londres pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Une troisième version fut ensuite recréée par Stanley Bray, neveu de George Sutcliffe, d’après les dessins originaux ; elle est aujourd’hui conservée à la British Library.

Cette histoire explique pourquoi le Great Omar est parfois présenté comme un livre “maudit”. Mais au-delà de la légende, il raconte surtout la puissance symbolique de la reliure.

Une reliure peut protéger un texte.
Elle peut aussi le magnifier, le transformer en objet d’art, presque en trésor.

Avec Sangorski & Sutcliffe, la reliure devient un écrin. Le livre n’est plus seulement destiné à être lu : il est regardé, admiré, transmis, parfois même rêvé. Leur travail rappelle que certains relieurs ont donné au livre une dimension proche de la joaillerie.

Le Rubaiyat du Titanic a disparu.
Mais son histoire continue de faire briller le nom de ceux qui l’avaient relié.


Références

  • Harry Ransom Center, article sur Sangorski & Sutcliffe et le Great Omar.
  • The Guardian, “Legendary book goes to British Library”.
  • Peter Harrington, “The Cursed Book: Sangorski and Sutcliffe’s Great Omar”.
  • Sources bibliographiques autour de Sangorski & Sutcliffe et du Rubaiyat d’Omar Khayyam.

lundi 13 juillet 2026

Histoire de la reliure : Le cousoir, l’outil qui relie les pages






Avant d’être couvert, doré ou décoré, un livre doit d’abord tenir ensemble.

C’est là qu’intervient le cousoir.

Son nom dit presque tout : il vient du verbe coudre, avec le suffixe -oir, qui désigne souvent un instrument. Le cousoir est donc, littéralement, l’outil qui sert à coudre. En reliure, il permet de tendre les ficelles, rubans ou nerfs sur lesquels les cahiers du livre seront assemblés.

La couture du livre est très ancienne. Avant l’usage du cousoir tel qu’on l’imagine aujourd’hui, certains livres étaient cousus sans ficelles extérieures servant de base. Berthe Van Regemorter, dans son étude sur l’évolution de la reliure du VIIIᵉ au XIIᵉ siècle, rappelle que les premières reliures influencées par les techniques coptes relevaient d’une couture où le fil liait les cahiers entre eux sans support extérieur.

Peu à peu, la couture sur supports s’impose dans la reliure occidentale. Le cousoir devient alors un allié précieux : il maintient les supports en tension, garde leur écartement régulier et permet au relieur de coudre les cahiers avec précision.

Il ne faut pourtant pas imaginer un outil parfaitement identique partout en Europe. Le principe est commun, mais les pratiques varient. Les structures de reliure du XVe siècle montrent déjà des différences régionales : en Italie, les cahiers sont souvent préparés par des trous ronds faits à l’aiguille ou à l’alêne, tandis que dans les Pays-Bas on trouve plus volontiers des fentes faites au couteau. Les livres italiens étudiés présentent aussi souvent trois supports de couture, alors que les reliures des Pays-Bas en ont fréquemment quatre ou davantage.

L’Allemagne a également ses particularités. Certains cousoirs allemands utilisent une traverse supérieure rainurée, avec des crochets ou des pinces réglables qui peuvent coulisser et se régler en hauteur. Ce détail montre bien que le cousoir n’est pas un objet figé : il s’adapte aux habitudes d’atelier, aux types de couture et aux ouvrages à réaliser.

L’anecdote est intéressante : en observant une reliure ancienne, on peut parfois deviner une origine géographique non par son décor, mais par sa structure intérieure. Le nombre de supports, leur largeur, leur préparation, la manière dont les cahiers sont percés ou fendus sont autant d’indices. Le cousoir travaille donc dans l’ombre, mais il laisse des traces dans le corps même du livre.

Son usage reste simple à comprendre : le relieur tend les supports sur le cousoir, place les cahiers les uns après les autres, puis les coud autour de ces supports. Peu à peu, les feuilles pliées deviennent un corps d’ouvrage.

Modeste en apparence, le cousoir raconte une grande histoire : celle du fil qui transforme des pages séparées en livre durable.


Références

  • CNRTL / dictionnaires : origine du mot cousoir, dérivé de coudre avec le suffixe instrumental -oir.
  • Berthe Van Regemorter, Évolution de la technique de la reliure du VIIIᵉ au XIIᵉ siècle, Scriptorium, 1948.
  • Pamela Spitzmueller Anderson, étude sur les structures de reliure du XVe siècle en Italie et aux Pays-Bas.
  • Jeff Peachey, notes sur les formes de cousoirs et accessoires de couture de type allemand.

lundi 6 juillet 2026

Conseil n° 38 : L’été, attention aux livres fragiles

 





L’été est une belle saison pour lire, mais ce n’est pas toujours la meilleure saison pour les livres.

La chaleur, le soleil direct, l’humidité ou les sacs fermés peuvent fragiliser les ouvrages, surtout lorsqu’ils sont anciens, reliés en cuir ou déjà un peu fatigués.

Un livre laissé près d’une fenêtre, dans une véranda, un grenier ou un coffre de voiture peut vite souffrir : papier qui gondole, couverture qui se déforme, cuir qui sèche, pages qui se décollent.

Quelques gestes simples suffisent souvent :

  • éviter le plein soleil ;
  • ne pas laisser un livre dans une voiture ;
  • éviter les sacs plastiques fermés ;
  • préférer une pièce tempérée et aérée ;
  • manipuler les livres avec des mains propres et sèches.

Un livre ancien aime la stabilité : ni trop chaud, ni trop humide, ni trop exposé.

Le conseil du Médecin du livre :
Avant les vacances, faites un petit tour de vos bibliothèques. Un rayon de soleil direct ou une odeur d’humidité sont de petits signaux à ne pas négliger.


vendredi 3 juillet 2026

Citation du jour : Le charme des livres non lus

 





« Il est absurde de penser qu’il faut lire tous les livres que l’on achète. »

Umberto Eco


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