vendredi 27 mars 2026

Les grands illustrateurs : Robert Bonfils, l’illustration au service de l’objet-livre



Dans l’histoire du livre, certains artistes ne se contentent pas d’orner les pages. Ils s’intéressent aussi à ce qui protège le texte, le met en valeur, et donne au lecteur l’envie d’ouvrir l’ouvrage. Robert Bonfils (1886-1971) fait partie de ces créateurs à la croisée de plusieurs métiers, entre gravure, illustration, décor et reliure. BnF Catalogue

Un parcours ancré dans les arts du livre

Les notices d’autorité de la Bibliothèque nationale de France le décrivent comme peintre, graveur, illustrateur et décorateur, né à Paris le 15 octobre 1886 et mort à Paris le 1er novembre 1971. BnF Catalogue
Il a aussi enseigné à l’École Estienne, un point important si l’on s’intéresse à la transmission des savoir-faire graphiques au XXe siècle. Selon la BnF, il y est professeur de 1919 à 1952. BnF Catalogue L’École Estienne rappelle de son côté qu’il y enseigne pendant trente-deux ans (1919-1951) et mentionne son travail autour de la gravure et du livre. ecole-estienne.paris

Du livre illustré à l’affiche

Bonfils travaille pour l’édition, mais aussi pour l’image publique. Un exemple parlant est l’affiche de 1925 pour l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, conservée au musée Carnavalet (Paris Musées), où il est identifié comme auteur et où la technique (lithographie sur papier) est précisée. parismuseescollections.paris.fr
Côté bibliophilie, son nom apparaît régulièrement dans les listes d’ouvrages illustrés du début du XXe siècle, souvent pour des tirages soignés. On cite par exemple Le trèfle rouge (Henri de Régnier, 1920) ou Modes et manières d’aujourd’hui (années 1920), parmi d’autres collaborations. Wikipédia

La reliure comme création : la “Reliure originale”

L’autre facette, plus discrète, est celle du relieur. L’histoire de la Société de la Reliure Originale (puis “Les Amis de la Reliure Originale”) rappelle qu’en 1945, l’idée naît autour de Paul Bonet et de Julien Cain, alors administrateur de la Bibliothèque nationale. Six relieurs sont alors retenus, dont Robert Bonfils (avec Rose Adler, Georges Cretté, Henri Creuzevault et Jacques Anthoine-Legrain). My Site 3
Les statuts sont déposés au début de 1946, et la première exposition a lieu en 1947 à la Bibliothèque nationale, galerie Mazarine. My Site 3
Autrement dit, Bonfils n’est pas seulement “un illustrateur qui touche au décor” : il est aussi associé à un moment-clé où la reliure contemporaine s’affirme comme un art à part entière, exposé, catalogué, discuté. My Site 3

Deux portes d’entrée simples pour le découvrir

Pour voir sa trace dans les collections et les catalogues
La notice BnF “Bonfils, Robert (1886-1971)” donne un repère fiable (identité, activités, dates) et renvoie aux sources bibliographiques associées. BnF Catalogue

Pour comprendre son approche de la gravure
Il publie des ouvrages pédagogiques sur la gravure, dont Initiation à la gravure (Paris, R. Ducher, 1939), signalé dans le Catalogue collectif de France. ccfr.bnf.fr

Pour une étude consacrée
Une monographie existe : Robert Bonfils, peintre, graveur, illustrateur, décorateur par Jean E. Bersier (1946), référencée sur Gallica. Gallica

Références

  1. Bibliothèque nationale de France, notice d’autorité “Bonfils, Robert (1886-1971)”. BnF Catalogue

  2. École Estienne, page “Les Illustres” (notice Robert Bonfils). ecole-estienne.paris

  3. Paris Musées Collections, “Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, 1925” (affiche, auteur Robert Bonfils). parismuseescollections.paris.fr

  4. Les Amis de la Reliure Originale, page “Historique” (Société de la Reliure Originale, 1945-1971). My Site 3

  5. CCFr (BnF), notice “Initiation à la gravure”, Robert Bonfils, 1939. ccfr.bnf.fr

  6. Gallica (BnF), Jean E. Bersier, Robert Bonfils, peintre, graveur, illustrateur, décorateur, 1946. Gallica

  7. Wikipédia (fr), “Robert Bonfils (artiste français)” (repères et exemples d’ouvrages illustrés). Wikipédia


Les chroniques consacrées aux grands noms du livre publiées en 2025 sont réunies dans Mémoire de papier – Édition 2025.

lundi 23 mars 2026

Les noms qui ont fait l'histoire de la reliure : Gabriel de Sancha : relier, éditer, diffuser

 





En 2026, j’ai eu envie d’élargir un peu la carte. Parce que l’histoire de la reliure ne s’est jamais écrite à l’intérieur d’une seule frontière : techniques, styles, livres et bibliophiles ont toujours circulé d’un pays à l’autre. Après l’Italie de la Renaissance, je vous propose aujourd’hui une escale en Espagne, à Madrid, avec une figure aussi discrète qu’essentielle : Gabriel de Sancha.


On parle souvent du relieur comme d’un artisan de l’ombre.
Avec Gabriel de Sancha, la frontière entre relier, imprimer et éditer devient beaucoup plus floue.

Actif à Madrid à la fin du XVIIIᵉ siècle et au début du XIXᵉ, Gabriel de Sancha appartient à ces figures charnières qui accompagnent le passage vers une nouvelle ère du livre.

Un homme du livre avant tout

Gabriel de Sancha est à la fois imprimeur, libraire et relieur.
Il travaille au plus près des textes, des auteurs et des institutions. Le livre n’est pas pour lui un simple objet à finir, mais un ensemble cohérent, pensé de la feuille imprimée jusqu’à la reliure.

Cette polyvalence n’est pas exceptionnelle à l’époque, mais chez lui, elle devient structurante.

La reliure au service du contenu

Les reliures associées à l’atelier de Sancha se distinguent par leur sobriété.
Peu d’effets spectaculaires, peu de démonstration. La priorité est donnée à la lisibilité, à la solidité, à l’usage.

On est loin des grandes reliures de parade.
Ces livres sont faits pour être consultés, transmis, conservés dans des bibliothèques institutionnelles ou savantes.

Madrid, centre intellectuel

Au tournant du XIXᵉ siècle, Madrid est un foyer intellectuel actif.
Les commandes proviennent de bibliothèques royales, d’institutions, de savants. Gabriel de Sancha s’inscrit pleinement dans ce réseau.

Son travail accompagne une Espagne en mutation, marquée par les Lumières tardives et les bouleversements politiques.

Un nom qui marque une transition

Sancha n’est pas un inventeur de style spectaculaire.
Son importance tient ailleurs : il incarne le moment où le livre devient un objet pensé pour la diffusion, à une échelle plus large que celle du bibliophile isolé.

Relier, chez lui, c’est permettre au texte de circuler.

  • Références :
    – Bibliothèque nationale de France, fonds de reliures européennes
    – Catalogues de reliures espagnoles conservées en bibliothèques françaises
    – Études françaises sur l’imprimerie et la reliure à Madrid au tournant XVIIIᵉ–XIXᵉ siècle


Les portraits de relieurs et d’éditeurs publiés en 2025 sont réunis dans Mémoire de papier – Édition 2025.




vendredi 20 mars 2026

Pages perdues de l'histoire : Trois livres cachés dans un mur pendant cinq siècles


On pense que les livres se perdent dans des greniers…
À Cútar, en Andalousie, l’un d’eux s’était carrément caché dans un mur.

Les repères

  • Où ? Village de Cútar (province de Málaga, Espagne) Cairn.info+1

  • Quand ? Découverte en 2003, lors de travaux Cairn.info+1

  • Quoi ? Un Coran ancien retrouvé avec d’autres livres et documents arabes, dissimulés dans une maison Cairn.info

Un mur comme coffre-fort

Le détail qui donne des frissons, c’est celui-ci : ce Coran a été retrouvé dans le mur d’une maison du village. Pas dans une bibliothèque, pas dans une armoire… mais derrière la pierre, comme si la maison elle-même avait servi d’écrin. Cairn.info

Quand on imagine le geste, on voit presque la scène : choisir ce qu’on veut sauver, le cacher vite, refermer… et espérer revenir.

Un Coran médiéval, petit format, grande histoire

Dans les sources en français, le manuscrit est présenté comme :

  • un Coran sur parchemin,

  • de format carré,

  • daté vers le XIIIe siècle (approx.). Cairn.info+1

Ce n’est pas juste “un vieux livre” : c’est un témoin matériel d’une époque, avec sa texture, ses traces, sa présence.

Où est-il aujourd’hui ?

Le “Coran de Cútar” est conservé à Málaga, à l’Archivo Histórico Provincial, sous la cote Ms. L-14028 (information reprise dans des références françaises). Cairn.info+1

 Références en français 

  • Cairn – Le Coran européen : mention du “Coran de Cútar”, retrouvé en 2003 “dans le mur d’une maison” avec d’autres livres/documents. Cairn.info+1

  • Cairn (onglet Illustrations) : description courte (parchemin, format carré, datation env. XIIIe, cote et lieu de conservation). Cairn.info+1

  • OpenEdition Journals – Perspective (2017) : article de synthèse qui cite l’édition/les études autour du Coran de Cútar. OpenEdition Journals

  • IdRef (ABES) : notice d’autorité “Corán de Cútar” (Ms. L-14028) avec mention de la découverte à Cútar en 2003. idref.fr

  • BnF (data.bnf.fr) : repère bibliographique autour de l’ouvrage El Corán de Cútar, Málaga (édition de référence). BnF Data+1


Les chroniques consacrées aux livres retrouvés et aux destins inattendus publiées en 2025 sont réunies dans Mémoire de papier – Édition 2025.

mardi 17 mars 2026

Paroles d'atelier : Entrer en imprimerie



 “Le baptême”, “Le logement”, “Deux leçons”

On peut raconter l’apprentissage avec des dates et des règles. Mais l’atelier se raconte mieux par des voix. Ici, deux textes du XVIIIᵉ siècle : l’un saisit l’entrée dans le métier par la scène et les codes, l’autre par la fatigue, le logement, et le rythme imposé.

Note : les extraits ci-dessous sont reproduits intégralement à partir d’éditions en ligne (domaine public).


Voix 1 — Rétif de la Bretonne : le baptême (et la blague qui pique)

Rétif a été apprenti imprimeur puis ouvrier typographe. Dans ses souvenirs, l’atelier apparaît comme un monde social : on n’y entre pas par un discours, mais par un test. À peine arrivé, il est “pris” — littéralement.

« Comme je passais devant la presse de Chenou, cet homme, grand parleur et petit ouvrier, me prit la main et dit aux autres : “il aura besoin de gants de fer”. C’était une attrape, mais mon nouveau camarade ne m’en instruisit pas. »

Et la blague continue, plus élaborée, presque “professionnelle” : on lui donne une commission sérieuse… et on glisse l’absurde au milieu, comme si c’était une évidence d’atelier.

« Il vint donc me trouver à mes ordures, et me dit d’un air désintéressé : “Monsieur Nicolas, il faut aller chez le serrurier, porter cette frisquette à racommoder, et en même temps vous vous ferez prendre la mesure pour vos gants de fer, attendu que si vous veniez à être obligé de travailler à la presse, vous pourriez vous estropier.” »

Première gifle : comprendre que l’atelier a ses codes, ses pièges, ses rites. Avant d’imprimer, il faut apprendre à ne pas être dupe.


Voix 2 — Nicolas Contat : le logement d’apprenti (et l’heure qui casse le corps)

À Paris, Jérôme — le héros des Anecdotes typographiques — n’est logé qu’à partir de la seconde année. Et quand il l’est, ce n’est pas un “dortoir” : c’est une leçon d’humilité par la matière, le froid, l’humide… et la cloche.

« […] Dans un des coins d’une cour inaccessible au soleil par la hauteur des bâtiments et où règne une bise éternelle est élevé un appenti de planches à côté de la tremperie ; le bâtiment à clair-voie donne de toutes parts passage aux vents coulis. La fraîcheur de la terre jointe à l’humidité causée par le voisinage de la tremperie y produisent mille insectes. […] Cette demeure reçoit la lumière de la porte seulement. On n’y voit point de croisée, sage précaution, les apprentis ainsi que les jeunes gens sont sujets à casser les vitres. Pour meubler on y voit deux mauvais grabats que la vétusté et l’humidité du lieu ont à demi pourris. De plus une sonnette pour appeler les apprentis dont la fonction est d’ouvrir la porte aux ouvriers aussitôt qu’ils arrivent, c’est-à-dire à trois et quatre heures du matin, même en hiver. »

Deuxième gifle : le métier commence avant le texte, avant la casse, avant la presse. Il commence par tenir : tenir le froid, tenir l’heure, tenir la place. Et ouvrir la porte, très tôt, même en hiver.


Ce que ces deux voix disent ensemble

  • Rétif montre l’atelier comme une société : on “baptise” les nouveaux, on jauge, on tord un peu pour voir si ça tient.

  • Contat montre l’atelier comme un régime de vie : le logement, l’humidité, la sonnette — et l’heure.

Deux gifles, deux apprentissages : les codes du groupe et la discipline du rythme. Et au bout, une évidence silencieuse : le livre est collectif, mais on y entre seul, d’abord, par l’épreuve.


Si vous aimez ces chroniques d’atelier où le livre devient expérience vécue, l’année 2025 est réunie dans Mémoire de papier – Édition 2025.

lundi 16 mars 2026

Les lieux insolites du savoir : Les manuscrits de Tombouctou : le savoir caché dans le sable



Le savoir caché dans le sable

Pendant longtemps, Tombouctou a été un nom entouré de légendes.

Une ville lointaine, presque mythique, associée à l’or, aux caravanes, au commerce transsaharien.
On a longtemps ignoré qu’elle abritait surtout… des livres.

Une bibliothèque sans murs

À Tombouctou et dans sa région, des dizaines de milliers de manuscrits ont été conservés pendant des siècles — non pas dans une grande bibliothèque publique, mais dans des maisons privées, transmises de génération en génération.

Ces textes couvrent :

  • la théologie

  • le droit

  • l’astronomie

  • la médecine

  • la poésie

  • l’histoire

Un savoir écrit, ancien, enraciné en Afrique de l’Ouest depuis le XIIIᵉ siècle.

Un savoir volontairement dissimulé

Ces manuscrits n’étaient pas destinés à être montrés.

Ils étaient protégés du regard extérieur, parfois enfouis, parfois dissimulés dans des coffres ou des cachettes improvisées.
Loin de l’image du livre exposé, on est ici face à un savoir à préserver avant tout.

Sauver les livres dans l’urgence

Au début du XXIᵉ siècle, lorsque la région est menacée par les conflits armés, une partie de ces manuscrits est évacuée clandestinement.

Des habitants prennent le risque de transporter les livres, parfois de nuit, parfois par pirogue, pour les mettre à l’abri.

Ce sauvetage silencieux rappelle une évidence :
le livre survit souvent grâce à des gestes anonymes.

Pourquoi c’est un lieu insolite du savoir

Parce que Tombouctou renverse notre idée de la bibliothèque.

Ici, le savoir n’est pas rassemblé dans un bâtiment monumental.
Il est disséminé, confié aux familles, au désert, au temps.

Un lieu où le livre n’est pas montré pour être admiré,
mais dissimulé pour être sauvé.


Pour aller plus loin :

Lire l’article approfondi (Cahier d’atelier).


  • les conditions matérielles de conservation dans le climat sahélien

  • les enjeux patrimoniaux contemporains

  • la fragilité physique des manuscrits (papier, encres, reliures)

  • ce que cette histoire nous apprend sur la transmission et la protection du livre

vendredi 13 mars 2026

les surnoms des métiers du livre : Le rat de bibliothèque




Insulte affectueuse ou portrait fidèle ?

Le terme est connu de tous.
Rat de bibliothèque évoque aussitôt une silhouette penchée sur les livres, discrète, presque cachée.
Mais d’où vient ce surnom, et que dit-il vraiment ?

Une image ancienne

L’expression apparaît dès le XVIIIᵉ siècle.
À l’époque, les bibliothèques sont des lieux sombres, peu fréquentés, où l’on passe de longues heures, souvent seul.

Le rat, animal nocturne et discret, devient une métaphore facile pour désigner :

  • le savant,

  • le chercheur,

  • le lecteur obsessionnel,

  • celui qui vit parmi les livres plus que parmi les hommes.

Moquerie ou reconnaissance ?

À première vue, le surnom est peu flatteur.
Il suggère l’isolement, l’entêtement, parfois même une forme de marginalité.

Mais il dit aussi autre chose :
la fidélité au lieu, la patience, le temps long passé à lire, à chercher, à comprendre.

Un rat de bibliothèque est quelqu’un qui connaît les rayonnages par cœur.

Un surnom qui traverse les métiers

Ce terme ne désigne pas seulement le lecteur.
Il a servi à parler :

  • des bibliothécaires,

  • des érudits,

  • des archivistes,

  • parfois même des relieurs, toujours entourés de livres.

Le point commun n’est pas le statut, mais la présence continue auprès du livre.

Un mot qui a survécu

Si le surnom est encore vivant aujourd’hui, c’est sans doute parce qu’il touche juste.
Il décrit une relation presque physique au livre : rester, fouiller, revenir, s’installer.

Le rat de bibliothèque n’est pas de passage.
Il habite les livres.

En conclusion

Moqueur en apparence, le surnom cache une forme de respect.
Car sans ces rats discrets, beaucoup de bibliothèques seraient restées muettes.

Références

  • Dictionnaires historiques de la langue française (XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles)

  • Études sur les représentations sociales du savant et du lecteur

  • Usages du terme dans la littérature et la presse ancienne


Les chroniques 2025 sont réunies en édition papier.

lundi 9 mars 2026

Histoire de reliure : La marbrure : quand la couleur protège le livre


Une couleur qui n’est pas anodine

On associe souvent la marbrure à la décoration.
À ses couleurs, à ses motifs, à son caractère séduisant.

Mais dans le livre, la marbrure n’est pas seulement là pour être belle.
Elle a une fonction — et même plusieurs.

Les papiers marbrés apparaissent en Europe au XVIIᵉ siècle, importés d’Asie puis adaptés par les artisans occidentaux.
Très vite, ils trouvent leur place dans la reliure, notamment pour les gardes et les contreplats.

Ce choix n’est pas uniquement esthétique.

La marbrure présente une particularité essentielle :
elle désoriente le regard.
Elle absorbe visuellement les irrégularités, les micro-taches, les marques du temps.

Autrement dit : c’est une couleur qui vieillit avec le livre.


Les gardes : une zone sensible

Les gardes constituent une zone charnière.
Elles absorbent les tensions entre le corps d’ouvrage et la reliure.
Elles encaissent les manipulations, les ouvertures répétées, parfois les accidents.

Utiliser un papier marbré à cet endroit, c’est :

  • renforcer visuellement cette zone,

  • masquer les marques inévitables du temps,

  • protéger sans rigidifier.

La couleur devient alors un outil de conservation.


Une transition entre deux mondes

La marbrure marque le passage entre :

  • l’extérieur du livre (la reliure),

  • et son intérieur (le texte).

Ni tout à fait décor, ni tout à fait neutre, elle prépare le lecteur à entrer dans l’ouvrage.
C’est une zone de transition, presque un sas.


Variété des techniques, diversité des usages

Selon les périodes et les ateliers :

  • marbrure à la cuve,

  • à la colle,

  • à l’huile.

Au XVIIIᵉ siècle, l’usage se généralise.
Les papiers marbrés couvrent les contreplats, les gardes, parfois les plats eux-mêmes.

La marbrure devient un langage discret, lisible par les relieurs et les bibliophiles.


Conclusion

La marbrure n’est pas un simple ornement.

C’est une couleur pensée pour durer, masquer, protéger et accompagner.

Un exemple de ces gestes anciens où l’esthétique et la conservation ne s’opposent pas — mais travaillent ensemble.


Les chroniques consacrées aux gestes et aux matières de la reliure publiées en 2025 sont réunies dans Mémoire de papier – Édition 2025.

👉 Lire le dossier approfondi (Cahiers d’atelier) consacré aux techniques et au choix des papiers marbrés.

vendredi 6 mars 2026

Citation du jour






« La lecture n’est pas contre la vie. Elle est la vie, une vie plus sérieuse, moins violente, moins frivole, plus durable.
Elle n’est pas une fuite : elle est une possession. Elle n’est pas un repos : elle est une activité.
Lire ne sert à rien. C’est pour cela que c’est une grande chose.
Tout ce qui est vraiment beau ne sert à rien. Ce sont les choses utiles qui nous asservissent. »

Rémy de Gourmont

Les chroniques 2025 sont réunies en édition papier.


lundi 2 mars 2026

Conseil n° 35 : Grand ménage



Le printemps arrive, et avec lui l’envie de faire place nette.

On ouvre les fenêtres, on range, on nettoie… et les bibliothèques n’y échappent pas.

Mais quand il s’agit de livres, le ménage demande un peu plus de retenue.

La poussière : inesthétique, mais pas anodine

La poussière n’est pas seulement disgracieuse.
Elle est composée de particules fines, parfois abrasives, qui s’infiltrent dans les tranches, les dos, les charnières.

À long terme, elle favorise :

  • l’encrassement du papier,

  • l’usure des reliures,

  • et, dans certains cas, l’apparition de moisissures.

La bonne nouvelle, c’est qu’un dépoussiérage simple et régulier suffit.

Le bon geste

Pour dépoussiérer un livre :

  • sortez-le délicatement de l’étagère,

  • maintenez-le bien fermé,

  • passez un pinceau souple ou un chiffon sec et propre,

  • toujours de la reliure vers la tranche, jamais l’inverse.

Ce geste évite de pousser la poussière à l’intérieur du volume.

Ce qu’il vaut mieux éviter

Par bonne intention, on commet parfois des erreurs :

  • aspirateur trop puissant,

  • lingettes humides,

  • produits ménagers,

  • chiffon rêche ou pelucheux.

L’humidité et les produits chimiques sont les ennemis silencieux du papier et du cuir.

Et les étagères ?

Avant de remettre les livres en place, un nettoyage simple de l’étagère — chiffon légèrement humide puis parfaitement sec — suffit.
Inutile de parfumer ou de traiter : les livres préfèrent la neutralité.

À quelle fréquence ?

Un dépoussiérage doux, une à deux fois par an, est largement suffisant pour une bibliothèque domestique.
Le printemps est un bon moment : l’air circule, plus de chauffage dans les pièces.

En conclusion

Dépoussiérer un livre, ce n’est pas le récurer.
C’est un geste léger, presque invisible, qui prolonge sa vie sans le brusquer.

Comme souvent, en préservation, moins on en fait, mieux le livre se porte.


Les chroniques 2025 sont réunies en édition papier.


vendredi 27 février 2026

Les grands illustrateurs : Jean Hugo : illustrer sans dominer le texte

 

Jean Hugo est un nom que l’on croise rarement en premier.
Et pourtant, son œuvre dialogue constamment avec la littérature, l’édition et le livre.

Peintre discret du XXᵉ siècle, arrière-petit-fils de Victor Hugo, il n’a jamais cherché à imposer son style. Et c’est précisément ce qui fait la singularité de son travail d’illustrateur.

Un artiste à contre-courant

Jean Hugo traverse le XXᵉ siècle sans appartenir vraiment à une école.
Ni avant-garde tapageuse, ni académisme rassurant. Son dessin est clair, mesuré, parfois presque retenu.

Il considère l’illustration non comme une démonstration, mais comme une présence.

Le livre comme espace d’équilibre

Contrairement à beaucoup d’artistes modernes, Jean Hugo ne cherche pas à “moderniser” le texte par l’image.
Il cherche à l’accompagner.

Ses illustrations respectent :

  • le rythme de la lecture,

  • la respiration de la page,

  • la hiérarchie entre texte et image.

Le dessin n’explique pas. Il suggère.

Œuvres illustrées et collaborations

Jean Hugo illustre de nombreux textes littéraires, notamment :

  • des œuvres de Jean Giono,

  • des textes classiques et bibliophiliques,

  • des éditions soignées destinées à un lectorat attentif.

Il travaille avec des éditeurs et imprimeurs exigeants, sensibles à la mise en page, au papier, à l’ensemble du livre comme objet.

Une conception très “artisanale” du livre

Ce qui frappe chez Jean Hugo, c’est sa proximité d’esprit avec les métiers du livre.
Il comprend que le livre est un tout : texte, image, format, reliure, usage.

Ses illustrations ne cherchent jamais à prendre le dessus.
Elles laissent au lecteur l’espace nécessaire pour imaginer.

Pourquoi Jean Hugo aujourd’hui

Jean Hugo rappelle que l’illustration peut être :

  • modeste sans être mineure,

  • discrète sans être insignifiante,

  • moderne sans être démonstrative.

Un artiste qui s’efface pour mieux servir le livre — et qui, ce faisant, lui donne une forme durable.

Références

  • BnF — notices Jean Hugo (œuvres illustrées, fonds graphiques)

  • Catalogue d’exposition Jean Hugo, le regard silencieux

  • Études sur l’illustration française du XXᵉ siècle

  • Correspondances et écrits de Jean Hugo sur l’art et le livre




Les portraits consacrés aux figures du livre publiés en 2025 sont réunis dans Mémoire de papier – Édition 2025.

👉 Lire le dossier approfondi (Cahiers d’atelier).

Les grands illustrateurs : Robert Bonfils, l’illustration au service de l’objet-livre

Dans l’histoire du livre, certains artistes ne se contentent pas d’orner les pages. Ils s’intéressent aussi à ce qui protège le texte, le me...