lundi 23 février 2026

Les noms qui ont fait l'histoire de la reliure : Thomas Maioli : l’érudition reliée

 


On connaît Jean Grolier.

On connaît moins Thomas Maioli.
Et pourtant, son nom fait pleinement partie de l’histoire de la reliure.

Comme Grolier, Maioli n’est pas relieur.
Il est humaniste, lecteur passionné, collectionneur exigeant. Et comme souvent à la Renaissance, ce sont les lecteurs les plus attentifs qui transforment le livre.

Un humaniste italien

Thomas Maioli vit au XVIᵉ siècle, au cœur de l’Italie humaniste.
Il lit les textes anciens, s’intéresse aux sciences, à la philosophie, à la transmission du savoir. Sa bibliothèque n’est pas un décor : c’est un outil de travail.

Là encore, le livre n’est pas un objet figé. Il circule, se partage, s’inscrit dans une communauté d’esprits.

Une reliure savante

Les reliures dites « à la Maioli » sont reconnaissables entre toutes.
Elles frappent moins par leur élégance immédiate que par leur rigueur.

On y trouve :

  • des compartiments géométriques très structurés,

  • des entrelacs serrés, presque architecturaux,

  • une dorure précise, dense, parfois exigeante pour l’œil.

Ce sont des reliures qui demandent de l’attention.
Elles ne cherchent pas à séduire, mais à accompagner un texte savant.

Commander, c’est orienter

Comme Grolier, Maioli travaille avec des relieurs de très haut niveau.
Mais il leur impose une vision : celle d’un livre cohérent, où la structure du décor répond à la structure du texte.

La reliure devient alors un prolongement intellectuel du contenu.
Elle ne se contente plus de protéger : elle organise, elle cadre, elle hiérarchise.

Une autre manière de faire l’histoire

Thomas Maioli n’a pas laissé de traité.
Il n’a pas signé de reliure de sa main.

Son héritage est ailleurs : dans une manière de penser le livre comme un objet savant jusque dans sa couverture. Grâce à lui, le relieur n’est plus seulement exécutant, mais interprète d’un projet érudit.

Un nom discret, mais essentiel

Aujourd’hui, Maioli reste moins connu que d’autres figures de la Renaissance.
Mais ses livres, eux, parlent encore.

Ils rappellent que l’histoire de la reliure ne se fait pas seulement à l’atelier, mais aussi dans le regard du lecteur exigeant — celui qui sait ce qu’il attend d’un livre, et qui donne aux artisans les moyens de le réaliser.

Références 

  • Bibliothèque nationale de France — fonds de reliures Renaissance, notices Maioli

  • Études sur la bibliophilie italienne du XVIᵉ siècle

  • Travaux sur les reliures humanistes et leurs commanditaires

Les chroniques consacrées aux grands noms du livre publiées en 2025 sont réunies dans Mémoire de papier – Édition 2025.

vendredi 20 février 2026

Les pages perdues de l'histoire : Le Codex Gigas

 


 le livre qui a traversé les catastrophes

On l’appelle parfois la Bible du Diable.
Un surnom spectaculaire, presque trop facile. Mais la véritable histoire du Codex Gigas est déjà suffisamment extraordinaire sans y ajouter de mythe.

Ce manuscrit médiéval n’est pas seulement remarquable par sa taille ou son contenu : c’est sa trajectoire à travers l’histoire qui en fait un livre hors norme.

Un manuscrit hors proportions

Réalisé au début du XIIIᵉ siècle dans un monastère de Bohême, le Codex Gigas est l’un des plus grands manuscrits médiévaux conservés :

  • près de 75 kg,

  • plus de 600 pages de parchemin,

  • une Bible complète, enrichie de chroniques, de textes médicaux et historiques.

Un livre que l’on ne déplace pas facilement. Et pourtant…

Un livre qui survit à tout

Au fil des siècles, le Codex Gigas quitte son monastère d’origine, change de mains, traverse des périodes troublées.
Il échappe à plusieurs destructions, notamment lors des guerres hussites, qui ravagent de nombreux établissements religieux.

Mais son destin bascule au XVIIᵉ siècle.

Butin de guerre

En 1648, à la fin de la guerre de Trente Ans, Prague est pillée par les troupes suédoises.
Le Codex Gigas fait partie des manuscrits emportés comme butin de guerre et transférés à Stockholm.

Un livre sacré, arraché à son contexte, devient un objet politique et symbolique.

L’incendie… et le sauvetage

En 1697, un incendie ravage le château royal de Stockholm.
Pour sauver le manuscrit, on le jette par une fenêtre. Le livre survit. Le parchemin résiste. Le texte reste lisible.

Peu de livres peuvent se vanter d’avoir survécu à un pillage, un exil et une chute depuis un palais en flammes.

Un survivant

Aujourd’hui, le Codex Gigas est conservé à la Bibliothèque nationale de Suède, dans des conditions strictes.
Il n’est plus un livre de lecture, mais un témoin : de la foi, de la guerre, du pouvoir, et de la fragilité de la transmission.

Ce que cette destinée nous rappelle

Le Codex Gigas n’est pas seulement un manuscrit exceptionnel.
Il est la preuve que certains livres ne survivent pas parce qu’ils sont intouchables, mais parce qu’ils sont constamment menacés — et toujours sauvés.

L’histoire du livre n’est pas faite que de pages conservées.
Elle est aussi faite de livres arrachés, déplacés, jetés, récupérés… et parfois, miraculeusement, encore là.

Références

  • Bibliothèque nationale de Suède — notice officielle du Codex Gigas

  • Bibliothèque nationale de France (Gallica) — articles et notices sur les manuscrits médiévaux monumentaux

  • Études médiévales sur la Bohême et les manuscrits du XIIIᵉ siècle

  • Travaux historiques sur les pillages culturels durant la guerre de Trente Ans


 Les chroniques de l’année 2025 sont réunies en édition papier.

lundi 16 février 2026

Les lieux insolites du savoir : Svalbard : là où le monde confie sa mémoire au silence

 

Il faut aller très loin pour trouver ce lieu.
Si loin que la carte elle-même semble hésiter.
Au-delà du cercle polaire, là où la lumière se fait rare et le froid constant, une montagne abrite ce que le monde a choisi de préserver de lui-même.

Au Svalbard, dans l’archipel norvégien balayé par les vents arctiques, une ancienne mine de charbon est devenue un refuge pour le savoir : l’Arctic World Archive.

Une archive au bout du monde

Ici, pas de salle de lecture, pas de vitrines, pas de visiteurs.
On n’entre pas dans ce lieu par curiosité. On y dépose.

Creusée dans la roche, profondément enfoncée dans la montagne, l’archive repose dans l’obscurité, le froid et le silence. Des conditions que l’on cherche habituellement à recréer artificiellement ailleurs, mais qui existent ici naturellement, depuis des millénaires.

Le savoir y est conservé loin des villes, loin des conflits, loin du bruit du monde.

Ce que l’on choisit de confier

Manuscrits, œuvres littéraires, partitions, images, archives numériques : des fragments de mémoire venus de différents pays sont déposés là, non pour être consultés, mais pour être transmis à un futur que l’on ne connaît pas.

Le geste est presque paradoxal : à l’ère de l’instantané et de la diffusion permanente, on accepte de confier le savoir à un lieu où il ne sera ni vu, ni touché, ni lu.

Il est simplement… gardé.

Une idée ancienne, sous une forme moderne

Ce lieu n’est pas si éloigné, finalement, de certaines bibliothèques monastiques ou de dépôts anciens : protéger le savoir en l’éloignant, le sauver en le mettant hors d’atteinte.

La technologie est contemporaine, mais l’intention est ancienne :
préserver plutôt que montrer, transmettre plutôt que séduire.

Un savoir invisible, mais bien vivant

La plupart d’entre nous ne verront jamais cette archive.
Et pourtant, elle existe, quelque part sous la roche gelée, portant la trace de ce que nous avons jugé digne de survivre.

Un lieu où le savoir accepte de disparaître du regard… pour traverser le temps.

Références

  • Arctic World Archive — présentation officielle et mission

  • Localisation : Mine 3, Longyearbyen (Svalbard, Norvège)

  • Piql — projets de conservation à long terme

  • Documentation institutionnelle sur le Svalbard et le pergélisol


Pour prolonger ces explorations du savoir et de la mémoire, l’année 2025 est réunie dans Mémoire de papier – Édition 2025.

vendredi 13 février 2026

Les surnoms des métiers du livre :

 

Copiste écrivant à la plume sur un manuscrit ancien, illustration du geste historique à l’origine du terme « gratte-papier ».


Gratte-papier : cliché ou véritable métier ?

Le mot n’est pas flatteur.
Gratte-papier évoque celui qui noircit des feuilles, accumule les écritures, parfois sans grande utilité apparente. Un terme volontiers moqueur, utilisé pour parler d’écrivains, de journalistes… ou de tous ceux dont le travail consiste à écrire.

Mais d’où vient vraiment ce surnom ?

Gratter le papier

À l’origine, gratte-papier est une image très concrète.
Écrire, pendant des siècles, c’est gratter une surface : le papier, le parchemin, avec une plume ou une pointe. Le geste est répétitif, discret, peu spectaculaire.

Très tôt, l’expression prend une nuance ironique. Elle désigne :

  • le copiste,

  • le clerc,

  • le petit employé chargé des écritures,

  • puis, par extension, celui qui écrit beaucoup… parfois jugé inutilement.

Autrement dit : celui qui “fait des papiers”.

Un mot chargé de mépris

Au XIXᵉ siècle, gratte-papier devient un terme familier, souvent péjoratif.
Il sert à dévaloriser le travail intellectuel, invisible, silencieux, par opposition aux métiers jugés plus “concrets”.

Dans l’argot de l’époque, on retrouve même le mot pour désigner certains militaires chargés de la paperasse, comme les fourriers : encore une fois, l’écriture est perçue comme une tâche secondaire, presque ingrate.

Écrire, un travail qu’on ne voit pas

Ce que le surnom oublie — volontairement — c’est le temps.
Le temps de réfléchir, de formuler, de reprendre, de corriger.
Ce travail ne laisse pas de trace matérielle immédiate. Il ne fait pas de bruit. Il s’accumule en feuilles, en pages, en mots.

Facile, alors, de le réduire à un simple “grattage”.

Un maillon essentiel du livre

Et pourtant, sans ces “gratte-papier” :

  • pas de textes à imprimer,

  • pas de livres à relier,

  • pas de pages à conserver ni à restaurer.

Le surnom moqueur masque un fait simple : celui qui écrit donne au livre sa première forme.

Cliché ou métier ?

Comme beaucoup de surnoms, gratte-papier oscille entre ironie et réalité.
Il peut être une pique… ou une manière un peu grinçante de rappeler que l’écriture est un travail lent, discret, souvent solitaire.

Un travail qui, une fois imprimé et confié, devient matière à transmission — et parfois, à préservation.

Références

  • CNRTL / TLFi, entrée gratte-papier

  • Dictionnaire de l’Académie française, sens familier et péjoratif

  • Larousse, définitions et emplois anciens

  • Dictionnaires d’argot du XIXᵉ siècle, usage militaire et administratif


L’année 2025 est réunie dans Mémoire de papier.

lundi 9 février 2026

Histoire de la reliure : La couture

 



La couture : pourquoi découdre pour recoudre ?

Lorsqu’un livre arrive à l’atelier déjà cousu, la question revient souvent — et elle est parfaitement légitime :
Pourquoi découdre ce qui est déjà cousu ?
Après tout, le livre tient, les cahiers sont assemblés. Recoudre semblerait alors une opération inutile.

Et pourtant.

Une couture… mais laquelle ?

Le livre confié au relieur est le plus souvent cousu à la machine par l’imprimeur.
Cette couture industrielle a un objectif précis : permettre l’assemblage rapide et efficace des cahiers pour la diffusion du livre.

Elle est pensée pour l’impression, la mise en vente, la lecture courante.
Elle n’est pas conçue pour une reliure traditionnelle.

Deux logiques différentes

La couture industrielle et la couture de reliure n’obéissent pas aux mêmes principes :

  • la première privilégie la vitesse et l’économie,

  • la seconde cherche la souplesse, la durabilité et le respect du papier.

Une couture machine peut être parfaitement fonctionnelle… tout en étant inadaptée à une structure de reliure artisanale.

Ce que l’on ne voit pas quand le livre est fermé

Sous un dos qui semble sain peuvent se cacher :

  • des fils trop tendus,

  • des cahiers mal équilibrés,

  • une ouverture contrainte,

  • une usure progressive du papier au niveau des plis.

À chaque ouverture, la couture impose sa logique — parfois au détriment du livre.

Découdre pour comprendre

Découdre n’est jamais un geste systématique  sur un livre relié.
C’est un temps d’observation : comprendre comment le livre a été assemblé, identifier la couture d’origine, mesurer ses limites.

Ce n’est qu’à ce moment que le relieur peut décider de la meilleure structure à redonner au volume.

Recoudre selon la logique du livre

La couture de reliure traditionnelle n’est pas une simple répétition du geste initial.
Elle est adaptée :

  • au format,

  • à l’épaisseur,

  • au papier,

  • à l’usage futur du livre.

Une bonne couture n’impose rien.
Elle accompagne le mouvement naturel de l’ouvrage.

Une opération discrète, mais essentielle

Découdre puis recoudre n’est donc pas un geste superflu.
C’est ce qui permet au livre de changer de statut :
de produit imprimé, il devient objet durable, pensé pour traverser le temps.

En reliure, ce qui semble inutile au premier regard est souvent ce qui protège le plus longtemps.


Les chroniques consacrées aux gestes de la reliure publiées en 2025 sont réunies dans Mémoire de papier – Édition 2025.

vendredi 6 février 2026

Citattion du jour : Anatole France , le lecteur finit le livre.


Il y a des jours où j’aime qu’un auteur me rappelle, avec un petit sourire, une évidence : un livre n’existe pas tout seul. Il attend son lecteur.

« Qu’est-ce qu’un livre ?
Une suite de petits signes. Rien de plus.
C’est au lecteur à tirer lui-même
les formes et les sentiments… »

 

Anatole France, Le Jardin d’Épicure

 

L’année 2025 est réunie dans Mémoire de papier.

 

 

lundi 2 février 2026

Conseil n° 34 : Le froid n'est pas l'ennemi des livres

 


En hiver, on se réjouit souvent d’une maison bien chauffée.

Mais pour les livres, un air trop sec peut devenir un ennemi discret… et durable.

Radiateurs, cheminées, poêles, chauffage électrique : tous ont un point commun.
Ils assèchent l’air — parfois sans que l’on s’en rende compte.

Quand l’air manque d’humidité

Le papier, le cuir et les colles ont besoin d’un minimum d’humidité pour rester souples.
Lorsque l’air devient trop sec, les matériaux se contractent.

Le résultat n’est pas immédiat, mais il est très reconnaissable :

  • des pages qui deviennent rigides,

  • un papier qui “craque” au toucher,

  • des dos qui grincent ou se fendent à l’ouverture,

  • des cuirs qui perdent leur souplesse.

Pourquoi le chauffage aggrave la situation

Dans une maison peu occupée, le chauffage est souvent allumé brutalement pour quelques jours.
L’air se réchauffe vite, mais l’humidité ne suit pas.

Le livre, lui, subit cette sécheresse sans pouvoir s’y adapter.
Ce n’est pas une casse franche, mais une fatigue progressive des matériaux.

Les bons réflexes

Quelques gestes simples permettent de limiter les dégâts :

  • éviter de placer les livres près d’une source de chaleur directe,

  • maintenir une température raisonnable,

  • aérer régulièrement, même en hiver,

  • surveiller l’ambiance générale plutôt que le livre isolé.

Un air trop sec est plus dangereux qu’un air frais et stable.

Ce qu’il vaut mieux éviter

  • Humidifier directement un livre,

  • utiliser des sprays ou des produits “miracles”,

  • forcer l’ouverture d’un ouvrage devenu rigide.

Un livre cassant n’a pas besoin d’humidité immédiate, mais de temps et de douceur.

En conclusion

Quand l’air est trop sec, le livre se ferme sur lui-même.
Pages cassantes, dos qui craquent sont des signaux d’alerte à ne pas ignorer.

En hiver, protéger ses livres, c’est aussi prendre soin de l’air qui les entoure.


Les chroniques de l’année 2025 sont réunies en édition papier.

vendredi 30 janvier 2026

Un livre qui parle juste : La relieuse du Gué




Ce mois-ci, j’avais envie de partager un petit moment de lecture avec vous : un roman que j’ai aimé, et qui dit quelque chose de très juste sur le lien entre un livre confié… et celui ou celle qui le reçoit.

Dans La relieuse du Gué, ce qui m’a touchée, c’est cette relation silencieuse entre l’objet et les vies qu’il a traversées. Le livre n’est jamais neutre : il arrive chargé d’histoires, parfois visibles, souvent invisibles.

Le geste du métier est là, précis, respectueux, sans jamais être mis en scène. On sent le temps long, l’attention, la responsabilité. Rien n’est spectaculaire, et c’est justement ce qui sonne juste.
L’autrice étant relieuse, cela ne trompe pas.

Ma devise dit « Médecin du livre : Parce que Restaurer les livres,  c’est sauver des fragments de vie. »

Ce roman, à sa manière, me rappelle pourquoi j’y crois. 


Anne Delafotte-Mehdevi / La relieuse du gué.


Si vous aimez ces chroniques où le livre devient présence, l’année 2025 est réunie dans Mémoire de papier – Édition 2025.

lundi 26 janvier 2026

Les noms qui ont fait l'histoire de la reliure : Jean Grolier, un humaniste au coeur du livre

 


Jean Grolier n’était pas relieur.
Et pourtant, son nom est devenu l’un des plus importants de l’histoire de la reliure.

Humaniste du XVIᵉ siècle, grand lecteur et bibliophile exigeant, Jean Grolier aimait les livres pour ce qu’ils contiennent autant que pour la manière dont ils sont faits.

Le livre comme espace de partage

Grolier lit, annote, prête. Sa devise, Io. Grolierii et Amicorum — « à Jean Grolier et à ses amis » — dit clairement sa vision : le livre n’est pas un objet figé, mais un compagnon de pensée destiné à circuler.

Cette conception humaniste influence directement la reliure. Elle ne doit ni écraser le texte, ni l’éclipser, mais l’accompagner avec justesse.

Commander avec intelligence

L’apport de Grolier au métier de relieur tient surtout à son rôle de commanditaire éclairé.
Il demande des reliures cohérentes, pensées comme un tout, où structure, décor et contenu dialoguent.

Les reliures dites « à la Grolier » se reconnaissent à leurs entrelacs géométriques, leurs filets dorés mesurés, leurs compositions équilibrées. Rien d’ostentatoire : tout est question d’ordre, de clarté et de mesure.

Un dialogue avec les relieurs

Grolier s’entoure de relieurs de grand talent, à Paris comme en Italie, et travaille avec eux dans un véritable échange.
Par cette exigence partagée, il contribue à élever la reliure au rang de langage visuel, et le relieur au rang d’interprète.

Un héritage durable

Aujourd’hui encore, le nom de Grolier évoque une idée forte : celle d’un livre pensé dans son ensemble, au service du texte et du lecteur.

Sans manier les outils, Jean Grolier a profondément influencé un métier, simplement en sachant ce qu’il attendait d’un livre — et en le demandant avec intelligence.

Références:

  • Bibliothèque nationale de France — fonds Grolier, reliures humanistes

  • Georges Colin, La reliure française — Renaissance et bibliophilie humaniste

  • Mirjam Foot, travaux sur la reliure de la Renaissance 


Les chroniques consacrées aux grands noms du livre publiées en 2025 sont réunies dans Mémoire de papier – Édition 2025.

vendredi 23 janvier 2026

Les grands illustrateurs : Gustave Doré : l’homme qui a mis des images dans notre imaginaire

 


On a tous “vu” Doré, même sans le savoir.
Ses forêts, ses enfers, ses géants, ses cathédrales d’ombre et de lumière : ce sont des images qui semblent avoir toujours existé. Et pourtant, elles sortent d’un atelier bien réel, d’une main très rapide, et d’un parcours fulgurant.

Une formation… à toute vitesse

Gustave Doré (1832–1883) est un prodige précoce. Très jeune, il dessine sans relâche, publie tôt, et monte à Paris avec une énergie impressionnante.
Il n’est pas le produit d’une école sage : il se forme en travaillant, en observant, en produisant énormément — caricature, presse, illustration. Il apprend le livre en le pratiquant.

De l’image imprimée à l’image “monument”

Doré ne se contente pas d’illustrer : il pense en scènes.
Ses compositions ont quelque chose de théâtral : un clair-obscur puissant, des détails foisonnants, des architectures vertigineuses. Et surtout une capacité rare à raconter une histoire en une seule image.

Techniquement, son œuvre passe souvent par la gravure sur bois (réalisée par des graveurs d’après ses dessins). C’est une chaîne de métiers : Doré dessine, d’autres traduisent en bois, l’éditeur imprime, et le livre circule. Un petit monde où l’image naît collective, même si l’étincelle reste la sienne.

Les livres qu’il a illustrés

Doré a illustré des textes immenses, au sens propre : des monuments littéraires. Parmi les plus célèbres :

  • Dante, La Divine Comédie (images devenues iconiques)

  • Cervantès, Don Quichotte

  • Rabelais, Gargantua et Pantagruel

  • Perrault, Contes

  • La Bible (un tournant majeur dans sa notoriété)

Ce qui est fascinant, c’est qu’il ne “décore” pas : il interprète. Il propose un monde visuel complet qui influence durablement la manière dont on imagine ces textes.

Les éditeurs : l’image comme événement

Doré travaille avec de grands éditeurs, en France et à l’étranger. Au XIXe siècle, l’illustration est une force commerciale énorme : une édition illustrée peut transformer un texte en best-seller, ou du moins en objet désiré.

Doré devient ainsi un argument en couverture : on n’achète pas seulement un auteur, on achète un univers visuel.

Et les relieurs ?

Doré n’est pas “le” décorateur de reliures au sens strict (comme un relieur-doreur l’est), mais son succès alimente un marché : celui des éditions illustrées que l’on fait relier “à façon”, en demi-maroquin, en plein cuir, en reliures d’amateur, parfois somptueuses.

Autrement dit : Doré ne travaille pas à l’établi du relieur, mais il crée des livres qu’on a envie de faire relier. Et ça, pour l’histoire du livre, c’est un impact très concret.

Pourquoi il compte encore

Parce qu’il a fait une chose rare : il a illustré non seulement des histoires, mais des imaginaires entiers.
Et quand une image devient la première chose que l’on “voit” en pensant à un texte, c’est qu’elle a gagné sa place dans la mémoire collective.


Références

  • BnF / Gallica : dossiers et éditions numérisées autour de Gustave Doré (recherches “Doré” + titres illustrés).

  • Musée d’Orsay (notices) : Doré, illustrateur et artiste du XIXe siècle.

  • Ouvrage de référence : catalogues d’expositions consacrées à Gustave Doré (souvent très riches en notices et bibliographie).

  • Études sur l’illustration du XIXe : ouvrages sur l’édition illustrée et la gravure sur bois au XIXe siècle (contexte métiers : dessinateur, graveur, éditeur).


Les chroniques consacrées aux grands noms du livre publiées en 2025 sont réunies dans Mémoire de papier – Édition 2025.

Les noms qui ont fait l'histoire de la reliure : Thomas Maioli : l’érudition reliée

  On connaît Jean Grolier. On connaît moins Thomas Maioli . Et pourtant, son nom fait pleinement partie de l’histoire de la reliure. Comm...