Pages perdues de l'histoire : La Bible fautive, ou le danger d’un mot oublié

 


Dans l’histoire du livre, certaines fautes ne sont pas de simples coquilles.
Elles deviennent des scandales, des légendes, parfois même des objets de collection.

C’est le cas d’une Bible imprimée à Londres en 1631, passée à la postérité sous un nom aussi sévère que savoureux : la Wicked Bible, que l’on peut traduire par Bible fautive, Bible impie ou encore Bible des pécheurs.

À l’origine, il s’agissait d’une édition anglaise de la Bible du roi Jacques, publiée par les imprimeurs londoniens Robert Barker et Martin Lucas. Robert Barker occupait alors une position importante : il était imprimeur du roi et détenait le droit d’imprimer les Bibles anglaises. Mais cette édition allait lui coûter cher.

L’erreur tient à un mot.
Un tout petit mot.
Mais un mot essentiel.

Dans le passage des Dix Commandements, le mot anglais “not” fut oublié. Là où le texte devait interdire l’adultère, l’impression donnait soudain l’ordre inverse. La faute était énorme, non seulement sur le plan religieux, mais aussi sur le plan politique et moral. Dans une société où l’imprimerie de la Bible était étroitement surveillée, une telle erreur ne pouvait pas passer inaperçue longtemps.

Lorsque la faute fut découverte, l’édition fut retirée. Les imprimeurs furent condamnés, les exemplaires rappelés, et la plupart détruits. Les sources anciennes et modernes ne s’accordent pas toujours sur le nombre exact d’exemplaires survivants, mais toutes soulignent leur rareté. Certaines copies conservées aujourd’hui sont devenues de véritables objets patrimoniaux, étudiés par les bibliothèques et recherchés par les collectionneurs.

Ce qui rend cette histoire fascinante, c’est qu’elle ne relève ni du surnaturel ni du mythe.
Il n’y a ici ni malédiction, ni grimoire, ni secret ésotérique.

Il y a seulement une page imprimée.
Une ligne.
Un mot absent.

Et pourtant, tout bascule.

La Wicked Bible rappelle avec force que le livre imprimé n’est pas un objet neutre. Derrière son apparente autorité, il reste le résultat d’un travail humain : composition, relecture, correction, mise sous presse, contrôle des feuilles. À chaque étape, une attention est nécessaire. À chaque étape, une erreur peut se glisser.

Dans un atelier typographique du XVIIᵉ siècle, composer un texte demandait une grande précision. Les caractères étaient assemblés un à un. Les lignes se construisaient à la main. Les pages devaient être vérifiées avant le tirage. Une faute pouvait venir d’un oubli, d’une distraction, d’une mauvaise correction, ou même — selon certaines hypothèses évoquées par des chercheurs — d’un acte de sabotage. Cette dernière idée reste discutée, mais elle montre à quel point cette erreur a marqué les esprits.

La Bible fautive est donc un livre rocambolesque, non parce qu’il aurait été volontairement étrange, mais parce que son destin a été changé par une absence.

Il est intéressant de penser que cette erreur, jugée si grave qu’on voulut faire disparaître les exemplaires, est précisément ce qui a rendu le livre célèbre. Si cette Bible avait été parfaitement correcte, elle serait probablement restée une édition parmi d’autres. C’est la faute qui lui a donné son nom, son histoire, sa rareté.

Dans les bibliothèques, les livres fautifs sont parfois de précieux témoins. Ils montrent les coulisses de la fabrication. Ils rappellent que le livre n’arrive pas au lecteur dans une forme miraculeuse et parfaite. Il traverse des mains, des outils, des contraintes, des délais, des responsabilités.

Pour Médecin du livre, cette histoire touche à un point essentiel : la fragilité du texte imprimé.

Un livre ancien n’est pas seulement un contenu. C’est aussi une trace matérielle. Ses erreurs, ses corrections, ses ajouts manuscrits, ses reliures, ses restaurations et ses accidents racontent une seconde histoire, parfois aussi intéressante que celle du texte lui-même.

La Bible fautive de 1631 nous enseigne cela avec une ironie redoutable : dans un livre, ce qui manque peut parfois compter autant que ce qui est imprimé.

Un mot oublié, et le sens s’inverse.
Une faute échappée, et l’atelier est condamné.
Un exemplaire sauvé, et l’histoire du livre gagne une page nouvelle.


Références

  • Museum of the Bible, notice de collection sur la Wicked Bible, Bible du roi Jacques imprimée à Londres en 1631, avec omission du mot “not” dans Exodus 20:14.
  • University of Canterbury — Wicked Bible Project, présentation de la Donnithorne-Christchurch Wicked Bible et de l’erreur du septième commandement.
  • University of Leicester, Special Collections, “Who owned the Wicked Bible?”, sur l’histoire de l’édition, son rappel, sa destruction partielle et les hypothèses autour de la faute.
  • The Guardian, article sur la vente d’un exemplaire rare de la Wicked Bible et le contexte historique de l’affaire. 

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