mardi 17 mars 2026

Paroles d'atelier : Entrer en imprimerie



 “Le baptême”, “Le logement”, “Deux leçons”

On peut raconter l’apprentissage avec des dates et des règles. Mais l’atelier se raconte mieux par des voix. Ici, deux textes du XVIIIᵉ siècle : l’un saisit l’entrée dans le métier par la scène et les codes, l’autre par la fatigue, le logement, et le rythme imposé.

Note : les extraits ci-dessous sont reproduits intégralement à partir d’éditions en ligne (domaine public).


Voix 1 — Rétif de la Bretonne : le baptême (et la blague qui pique)

Rétif a été apprenti imprimeur puis ouvrier typographe. Dans ses souvenirs, l’atelier apparaît comme un monde social : on n’y entre pas par un discours, mais par un test. À peine arrivé, il est “pris” — littéralement.

« Comme je passais devant la presse de Chenou, cet homme, grand parleur et petit ouvrier, me prit la main et dit aux autres : “il aura besoin de gants de fer”. C’était une attrape, mais mon nouveau camarade ne m’en instruisit pas. »

Et la blague continue, plus élaborée, presque “professionnelle” : on lui donne une commission sérieuse… et on glisse l’absurde au milieu, comme si c’était une évidence d’atelier.

« Il vint donc me trouver à mes ordures, et me dit d’un air désintéressé : “Monsieur Nicolas, il faut aller chez le serrurier, porter cette frisquette à racommoder, et en même temps vous vous ferez prendre la mesure pour vos gants de fer, attendu que si vous veniez à être obligé de travailler à la presse, vous pourriez vous estropier.” »

Première gifle : comprendre que l’atelier a ses codes, ses pièges, ses rites. Avant d’imprimer, il faut apprendre à ne pas être dupe.


Voix 2 — Nicolas Contat : le logement d’apprenti (et l’heure qui casse le corps)

À Paris, Jérôme — le héros des Anecdotes typographiques — n’est logé qu’à partir de la seconde année. Et quand il l’est, ce n’est pas un “dortoir” : c’est une leçon d’humilité par la matière, le froid, l’humide… et la cloche.

« […] Dans un des coins d’une cour inaccessible au soleil par la hauteur des bâtiments et où règne une bise éternelle est élevé un appenti de planches à côté de la tremperie ; le bâtiment à clair-voie donne de toutes parts passage aux vents coulis. La fraîcheur de la terre jointe à l’humidité causée par le voisinage de la tremperie y produisent mille insectes. […] Cette demeure reçoit la lumière de la porte seulement. On n’y voit point de croisée, sage précaution, les apprentis ainsi que les jeunes gens sont sujets à casser les vitres. Pour meubler on y voit deux mauvais grabats que la vétusté et l’humidité du lieu ont à demi pourris. De plus une sonnette pour appeler les apprentis dont la fonction est d’ouvrir la porte aux ouvriers aussitôt qu’ils arrivent, c’est-à-dire à trois et quatre heures du matin, même en hiver. »

Deuxième gifle : le métier commence avant le texte, avant la casse, avant la presse. Il commence par tenir : tenir le froid, tenir l’heure, tenir la place. Et ouvrir la porte, très tôt, même en hiver.


Ce que ces deux voix disent ensemble

  • Rétif montre l’atelier comme une société : on “baptise” les nouveaux, on jauge, on tord un peu pour voir si ça tient.

  • Contat montre l’atelier comme un régime de vie : le logement, l’humidité, la sonnette — et l’heure.

Deux gifles, deux apprentissages : les codes du groupe et la discipline du rythme. Et au bout, une évidence silencieuse : le livre est collectif, mais on y entre seul, d’abord, par l’épreuve.


Si vous aimez ces chroniques d’atelier où le livre devient expérience vécue, l’année 2025 est réunie dans Mémoire de papier – Édition 2025.

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