“Le baptême”, “Le logement”, “Deux leçons”
On peut raconter l’apprentissage avec des dates et des règles. Mais l’atelier se raconte mieux par des voix. Ici, deux textes du XVIIIᵉ siècle : l’un saisit l’entrée dans le métier par la scène et les codes, l’autre par la fatigue, le logement, et le rythme imposé.
Note : les extraits ci-dessous sont reproduits intégralement à partir d’éditions en ligne (domaine public).
Voix 1 — Rétif de la Bretonne : le baptême (et la blague qui pique)
Rétif a été apprenti imprimeur puis ouvrier typographe. Dans ses souvenirs, l’atelier apparaît comme un monde social : on n’y entre pas par un discours, mais par un test. À peine arrivé, il est “pris” — littéralement.
« Comme je passais devant la presse de Chenou, cet homme, grand parleur et petit ouvrier, me prit la main et dit aux autres : “il aura besoin de gants de fer”. C’était une attrape, mais mon nouveau camarade ne m’en instruisit pas. »
Et la blague continue, plus élaborée, presque “professionnelle” : on lui donne une commission sérieuse… et on glisse l’absurde au milieu, comme si c’était une évidence d’atelier.
« Il vint donc me trouver à mes ordures, et me dit d’un air désintéressé : “Monsieur Nicolas, il faut aller chez le serrurier, porter cette frisquette à racommoder, et en même temps vous vous ferez prendre la mesure pour vos gants de fer, attendu que si vous veniez à être obligé de travailler à la presse, vous pourriez vous estropier.” »
Première gifle : comprendre que l’atelier a ses codes, ses pièges, ses rites. Avant d’imprimer, il faut apprendre à ne pas être dupe.
Voix 2 — Nicolas Contat : le logement d’apprenti (et l’heure qui casse le corps)
À Paris, Jérôme — le héros des Anecdotes typographiques — n’est logé qu’à partir de la seconde année. Et quand il l’est, ce n’est pas un “dortoir” : c’est une leçon d’humilité par la matière, le froid, l’humide… et la cloche.
« […] Dans un des coins d’une cour inaccessible au soleil par la hauteur des bâtiments et où règne une bise éternelle est élevé un appenti de planches à côté de la tremperie ; le bâtiment à clair-voie donne de toutes parts passage aux vents coulis. La fraîcheur de la terre jointe à l’humidité causée par le voisinage de la tremperie y produisent mille insectes. […] Cette demeure reçoit la lumière de la porte seulement. On n’y voit point de croisée, sage précaution, les apprentis ainsi que les jeunes gens sont sujets à casser les vitres. Pour meubler on y voit deux mauvais grabats que la vétusté et l’humidité du lieu ont à demi pourris. De plus une sonnette pour appeler les apprentis dont la fonction est d’ouvrir la porte aux ouvriers aussitôt qu’ils arrivent, c’est-à-dire à trois et quatre heures du matin, même en hiver. »
Deuxième gifle : le métier commence avant le texte, avant la casse, avant la presse. Il commence par tenir : tenir le froid, tenir l’heure, tenir la place. Et ouvrir la porte, très tôt, même en hiver.
Ce que ces deux voix disent ensemble
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Rétif montre l’atelier comme une société : on “baptise” les nouveaux, on jauge, on tord un peu pour voir si ça tient.
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Contat montre l’atelier comme un régime de vie : le logement, l’humidité, la sonnette — et l’heure.
Deux gifles, deux apprentissages : les codes du groupe et la discipline du rythme. Et au bout, une évidence silencieuse : le livre est collectif, mais on y entre seul, d’abord, par l’épreuve.
Si vous aimez ces chroniques d’atelier où le livre devient expérience vécue, l’année 2025 est réunie dans Mémoire de papier – Édition 2025.
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