Ce Cahier d’atelier prolonge l’article du blog consacré au titrage du dos des livres.
J’ai eu envie d’y revenir plus librement, parce que ce détail, aujourd’hui si familier, dit beaucoup de l’histoire matérielle du livre. Le titre au dos n’est pas seulement un repère pratique : il raconte une autre manière de ranger les volumes, de les reconnaître, et peut-être aussi de les regarder.
Nous cherchons désormais un livre en lisant son dos presque sans y penser. Pourtant, cette évidence est tardive. Dans les premiers imprimés, les informations essentielles — titre, nom de l’auteur, nom de l’imprimeur — ne se trouvent pas toujours là où nous les attendons aujourd’hui : la BnF rappelle, par exemple, que dans les incunables elles figurent encore à la fin du volume. Le livre n’a donc pas d’emblée besoin de “parler” depuis son dos.
Ce qui rend le sujet si intéressant, c’est qu’il ne s’agit pas d’une apparition brutale, mais d’une installation progressive. Le dossier La reliure entre art et technique de la BnF montre qu’il existe déjà, vers 1520, un exemple de reliure en parchemin souple portant un titre manuscrit en long au dos. Cette présence précoce est précieuse : elle rappelle que la pratique existe avant de devenir courante.
Mais c’est surtout au XVIIᵉ siècle que le titrage du dos s’affirme véritablement. La BnF indique que l’on constate alors “l’apparition du titrage sur le dos des livres”, devenu nécessaire pour leur identification dans de riches bibliothèques. Le changement de rangement et l’évolution de la bibliothèque font ainsi du dos une surface lisible. Le volume n’est plus seulement conservé ; il devient repérable d’un coup d’œil.
Pour un regard d’atelier, ce déplacement est loin d’être anodin. Le dos est d’abord un lieu de structure : il porte la couture, l’endossure, les nerfs réels ou suggérés, les traces d’usage aussi. Lorsqu’un titre vient s’y inscrire, cette partie du livre reçoit une fonction supplémentaire. Elle ne relie plus seulement les cahiers : elle nomme le volume. Le livre commence, en quelque sorte, à se présenter sans s’ouvrir. Cette lecture du dos comme espace d’identification est encore celle que rappelle le Bulletin des bibliothèques de France, lorsqu’il définit le titrage comme l’opération qui permet d’identifier un volume précis sur un rayonnage.
La forme de ce titrage évolue elle aussi. Dans certains cas, le titre est porté directement sur le cuir ; dans d’autres, il vient prendre place sur une pièce de titre. OpenEdition la définit simplement comme un morceau de cuir collé sur le dos, sur lequel le doreur inscrit le titre — et parfois l’auteur. Cette solution a quelque chose de particulièrement juste : elle introduit une hiérarchie visuelle claire, tout en laissant au dos sa respiration et son élégance.
Ce détail, qui semble modeste, touche au fond à quelque chose de plus large : la rencontre entre usage et beauté. La BnF rappelle que la dorure permet non seulement de renseigner le lecteur sur le titre, parfois sur l’auteur, mais sert aussi à l’ornementation des plats et du dos. Le titrage n’est donc pas un simple ajout utilitaire. Il appartient pleinement à l’esthétique du livre relié.
C’est sans doute ce qui me plaît dans cette histoire. Elle montre qu’en reliure, les transformations les plus discrètes sont souvent les plus révélatrices. Un titre au dos, c’est très peu de chose en apparence : quelques mots, parfois quelques lettres dorées. Et pourtant, cela change la manière dont un livre habite une bibliothèque. Il ne repose plus seulement parmi d’autres volumes ; il devient immédiatement appelable, visible, reconnaissable.
Il est d’ailleurs touchant de constater que cette attention au titrage demeure très vivante dans les ateliers de conservation. À la BnF, Claire Obriot montre que la maintenance titrage et le titrage des reliures constituent encore aujourd’hui une spécialité à part entière, avec ses matériaux, ses gestes, ses exigences de lisibilité et de stabilité. Cela dit bien que le dos du livre reste, jusqu’à présent, un lieu de soin, de savoir-faire et de transmission.
C’est aussi pour cela que j’ai eu envie d’ouvrir cette page. Parce qu’un détail aussi familier que le titre au dos n’a rien d’anodin. Il raconte une lente invention du regard bibliothécaire, mais aussi une histoire très concrète du livre relié. À sa manière, il marque le moment où le livre a commencé à parler depuis son rayon.
Références
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Bibliothèque nationale de France, La reliure entre art et technique.
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Bibliothèque nationale de France, Pour se repérer dans le monde du livre ancien : glossaire.
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Claire Obriot, La maintenance titrage et le titrage des reliures à la Bibliothèque nationale de France, Actualités de la conservation, n° 36.
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Bulletin des bibliothèques de France / Enssib, Relieurs et bibliothèques.
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OpenEdition, L’Esthétique du livre – La reliure, objet de création.

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