Un livre de 1619 reprend la parole
Il arrive parfois, dans ce métier, qu’un livre vous arrête net.
Non pas à cause de son état, ni même de sa rareté, mais par ce qu’il dégage, avant même qu’on l’ouvre.
C’est ce que j’ai ressenti en accueillant cet ouvrage imprimé à Hanau en 1619, sobrement intitulé Veterum Scriptorum….
Un grand volume relié en veau estampé à froid, monté sur ais de bois, avec encore la trace ancienne de ses fermoirs.
Un livre de savoir. De mémoire. De silence aussi.
Une architecture de papier et de temps
À l’extérieur, la couvrure était fatiguée. La peau usée, par endroits craquelée, et la structure déformée par les siècles.
Mais à l’intérieur, le corps d’ouvrage était intact. Solide, presque serein.
Aucune page manquante. Aucune couture rompue. Comme si le temps avait respecté l’essentiel.
Ce livre n’était pas seulement un objet.
Il était un espace traversé : par des regards, des mains, des annotations, des oublis.
Il portait sur lui cette chose précieuse que seuls les livres anciens conservent : la trace du geste humain.
1619 : un monde inquiet, une mémoire en chantier
Hanau, 1619.
L’Europe est au bord du gouffre.
La défenestration de Prague a eu lieu un an plus tôt. La guerre de Trente Ans débute, funeste et interminable.
L’empereur Matthias meurt en mars. Son successeur, Ferdinand II, formé par les Jésuites, est regardé avec hostilité par les princes protestants.
Mais ce livre, lui, ne parle pas de guerre.
Il compile les écrits de Suétone, Tacite, et d’autres auteurs antiques sur les empereurs germaniques.
Un travail savant, rigoureux, destiné à transmettre, comprendre, classer.
Dans un monde qui vacille, on cherche appui dans le passé.
L’Europe humaniste imprime beaucoup.
On collecte, on édite, on annote. La mémoire devient une matière qu’on façonne.
Ce livre en est l’un des témoins.
Et pendant ce temps… en France
Louis XIII a 18 ans. Il règne depuis 1610, mais c’est encore Marie de Médicis qui gouverne.
Le royaume panse ses blessures religieuses, entre défiance et réorganisation.
La poésie devient baroque, intense, mouvante.
Malherbe impose des formes rigoureuses. Théophile de Viau, libertin et flamboyant, dérange.
Le théâtre s’éveille. La cour s’italianise.
Et déjà, les salons littéraires s’organisent, premières esquisses d’un monde lettré moderne.Marie de Médicis prépare bientôt la commande à Rubens de la future Galerie Médicis.
Une vie longue comme quatre siècles
Et pendant ce temps-là, quelqu’un étudie ce livre.
Il y cherche des références. Il le pose sur un pupitre, l’ouvre lentement. Il lit, copie, annote. Puis le range.
Puis un autre le consultera. Et encore un autre.
Il traverse les siècles.
Il voit passer les traités, les révolutions, les républiques, les empires, deux guerres mondiales.
Il voyage. Il échappe à l’oubli, mais non aux marques du temps.
Peut-être qu’un jour, il a été relégué dans un grenier. Dans une caisse.
Il a attendu. Silencieux, mais toujours debout.
Un livre restauré, mais pas effacé
Et puis un
jour, il arrive dans mon atelier.
Je le manipule. J’observe. Je comprends ce qu’il a traversé. Et surtout, ce
qu’il ne faut pas lui retirer.
Il ne s’agit pas de le rendre neuf, mais de lui redonner sa parole.
Je restaure la
couvrure. Je stabilise les matériaux. Je respecte les aspérités.
Je n’efface pas les siècles. Je les accompagne.
Et au terme de
cette restauration, le livre est prêt. Non à être exposé sous verre, mais à
être de nouveau consulté, ouvert, compris.
Il est, comme il l’a toujours été, un témoin muet — mais éloquent.









